Surpoids et obésité des jeunes en Alsace, l’état d’urgence

La jeunesse prend du poids de façon inquiétante, un constat confirmé par de nouveaux chiffres publiés par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (La DRESS). En classe de troisième, chez les 13/14 ans, les chiffres concernant la surcharge pondérale sont saisissants. Les facteurs aggravants sont l’alimentation, mais aussi la pratique plus rare d’un sport et la sédentarité provoquée par le temps passé devant les écrans.

0
191

Des évolutions qui sont le marqueur de fortes inégalités sociales aux répercussions dramatiques pour les années à venir.

Dans un temps pas si lointain, la pauvreté était synonyme de maigreur, aujourd’hui, elle rime avec obésité. Pour faire le point sur la situation dans la région, Maxi Flash vous propose un long entretien avec Alexandre Feltz, médecin et spécialiste de la question du surpoids et de l’obésité en Alsace.

Alexandre Feltz ©DR

Maxi Flash : Pourquoi la question de l’obésité chez les jeunes est-elle très inquiétante ?

Alexandre Feltz : Car les chiffres s’aggravent encore. 18 % des adolescents de 13 ou 14 ans sont en surpoids, et 5 % en obésité. Avec des inégalités sociales que l’on retrouve partout. Ce qui donne 24 % de surpoids chez les enfants d’ouvriers et 12 % chez les cadres, et sur l’obésité les chiffres donnent 7,5 % chez les ouvriers, et 2,7 % chez les cadres. Les écarts sont énormes, dans les quartiers populaires des villes, l’obésité est parfois multipliée par cinq. Quand on ramène cela à l’histoire, il est intéressant de constater qu’avant, la pauvreté était synonyme de maigreur, aujourd’hui la pauvreté c’est l’obésité. L’autre élément marquant est la différence entre les filles et les garçons. Sur l’obésité adulte, les garçons sont majoritaires, 55 % contre 45 %, mais chez les adolescents de 13 ans, les filles sont plus obèses que les garçons. On sait que quand les gens n’ont pas beaucoup d’argent, ils achètent « des calories pas chères », plus mauvaises pour la santé.

MF : Et en Alsace ?

AF : Chez les adultes, l’Alsace a deux ou trois points de plus que la moyenne nationale, c’est pareil chez les jeunes. Si vous ajoutez encore deux ou trois points, vous avez les grandes villes, et si vous ajoutez encore deux ou trois points, vous avez les quartiers populaires. Chez l’adulte, l’Alsace n’est « battue » que par le département du Nord, à cause de l’alimentation, mais surtout à cause de la pauvreté.

MF : Cela signifie qu’en France, plus on est pauvre, moins on surveille sa santé, plus on est malade ?

AF : Oui. Quand on prescrit de l’activité « Sport santé » sur ordonnance à des malades, sans critères sociaux, on trouve 70 % de gens qui ont des revenus en dessous du seuil de pauvreté.

Les maladies chroniques que l’on connaît, comme le diabète, l’hypertension ou le cancer, sont beaucoup plus fréquentes chez ceux qui ont moins de ressources.

En France, nous avons environ 20 millions de personnes en maladies chroniques comme l’hypertension artérielle et l’obésité. On sait que cette obésité constatée aujourd’hui va entraîner des problèmes chez l’adulte demain, donc du diabète, de l’hypertension, des infarctus, des AVC et des cancers. Les gens ne savent pas que l’obésité est un facteur de cancer, notamment celui du colon ou du sein. Nous savons que nous allons encore vers une augmentation des maladies chroniques en France.

MF : Quelles sont les causes de l’obésité et du surpoids ?

AF : On les associe immédiatement à la malbouffe, c’est vrai, mais il ne faut pas oublier le reste : il y a aussi, et l’on en parle beaucoup moins, la sédentarité et le manque d’activités physiques. La sédentarité c’est le nombre d’heures par jour sans bouger, devant un écran. On peut exercer une activité, une fois ou deux fois par semaine, mais le sport de temps en temps ne casse pas la sédentarité. Les chiffres sont terrifiants chez l’adulte, ils deviennent complètement fous chez l’adolescent. Au collège, vous avez plus de la moitié des collégiens qui passent, en plus de l’école, 3h30 devant un écran, et 10 % des collégiens passent plus de six heures sur un écran en plus de l’école. Les week-ends, 50 % sont plus de six heures sur leurs écrans, 10 % plus de 11 heures. Ce qui est recommandé, c’est maximum deux heures par jour.

MF : Il y a aussi la question des petits déjeuners, des cantines et des perturbateurs endocriniens ?

AF : Ça, c’est complètement fou. On sait que c’est la base, pourtant, le nombre de gens qui ne prennent pas de petit déjeuner est très important, et même sous-évalué. Globalement, 63 % des adolescents disent qu’ils prennent un petit déjeuner, mais le premier repas de la journée, c’est normalement un sucre lent, du pain complet ou des céréales, un laitage et un fruit.

Concernant les cantines, il y a aussi une différence ; plus de 70 % des enfants de cadres y déjeunent, malgré la tarification solidaire on est sous les 40 % pour les enfants d’ouvriers. C’est un marqueur important, aller à la cantine prévient l’obésité, comme le fait de prendre un petit déjeuner, qui reste le repas essentiel. Ne pas manger le matin est une erreur.

Si vous restez trop longtemps sans manger, dès que vous donnez quelque chose à votre corps, il le stocke en graisse, ou dans le foie.

Idéalement, il faut manger quatre fois par jour, à 8h, 12h, 16h et 20h. Le corps aime bien l’homéostasie, quand tout est calme. Il y a aussi la question des perturbateurs endocriniens. On sait que les femmes enceintes en contact avec des perturbateurs endocriniens développent des enfants obèses. On commence seulement à sensibiliser sur ces questions-là.

MF : Quelles sont les solutions ?

AF : Il faut une action volontariste très puissante sur les enfants, notamment au niveau de l’activité physique. En « Sport santé », on constate que 70 % des gens ne font jamais de vélo, qu’ils ne savent pas nager. Il y a un truc qui ne va pas. La cause est évidente, ils n’ont pas appris à faire du vélo ou à nager quand ils étaient enfants. Il faut, de façon massive, s’engager sur ce que l’on nomme le « savoir pédaler », le « savoir nager », le « savoir marcher ». Trois actes de prévention majeurs. Les seuls pays qui ont un taux d’obésité maîtrisé sont ceux qui utilisent massivement le vélo comme mode de déplacement. La seule chance qu’il nous reste, ce sont les déplacements. Il faut promouvoir les modes de déplacements actifs. Et, à tout prix, éviter la voiture. Si les gens qui font de l’hypertension pratiquaient une activité physique, ils n’auraient plus besoin de médicaments, et puis on peut faire beaucoup de choses en marchant. De plus en plus d’entreprises organisent des réunions en marchant, par exemple.

MF : Dans d’autres pays, les choses bougent plus qu’en France ?

AF : Oui, certains pays sont beaucoup plus proactifs que nous. La Finlande, c’est le top. Elle s’engage autour du concept « Move à l’école », bouger à l’école, qui favorise les déplacements.

En France, 75 % viennent à l’école en véhiculés, alors que 80 % des enfants finlandais font jusqu’à 5 km à pied ou à vélo pour s’y rendre.

Cela provoque d’autres bienfaits, l’écologie notamment… En Finlande, la cantine est gratuite et obligatoire. Il est évident qu’il faut faire cela, comme il faut rendre les équipements sportifs plus accessibles, notamment les piscines et les gymnases. Certaines licences sont beaucoup trop chères, surtout quand on a plusieurs enfants.

MF : Les moyens mis en place aujourd’hui en France pour lutter contre le surpoids et l’obésité sont-ils satisfaisants ?

AF : Ils n’ont aucune commune mesure avec les enjeux. L’État devrait mettre des moyens faramineux dans, par exemple, la construction de pistes cyclables, comme c’est le cas en Finlande. Il faut rendre le vélo encore plus populaire et ringardiser la voiture. 50 % des gens travaillent à moins de 5 km de chez eux, 70 % des gens prennent leur voiture à l’intérieur d’une ville pour aller travailler, c’est beaucoup trop. Le vélo est très « Sport santé » encore une fois, il faut basculer sur une génération qui se déplace à vélo.

La lutte contre l’obésité doit devenir une priorité, c’est urgent.