Sabrina Philippe : Le virtuel est un parent toxique

Psychologue, enseignante et chroniqueuse télévision et radio (Europe 1, Toute une histoire sur France 2…) Sabrina Philippe a publié plusieurs essais et romans, dont le très marquant Et que nos âmes reviennent (Flammarion 2019). Avec Tous Fake Self (Guy Trédaniel éditeur), elle alerte : le numérique et les réseaux sociaux ont changé nos comportements et nos personnalités. Un livre indispensable pour une prise de conscience. Pour elle, notre humanité est en danger.

231
©Eric Genetet
Vous affirmez que le numérique est une soumission, c’est vraiment dangereux pour nos personnalités ? Pourtant, avant vous personne n’a écrit sur ce sujet.

Oui, je ne comprends pas pourquoi on n’en parle pas plus dans les médias. Nos personnalités se transforment doucement. Très insidieusement. On ne peut plus parler uniquement de numérisation ou de digitalisation, ce n’est plus adapté, et c’est pour cela que j’emploie le mot virtuel. C’est un monde en création qui englobe tout ce qu’il y a sur nos écrans. Ce monde possède ses propres codes, ses territoires. On bascule en permanence entre notre réalité et ce qu’il y a sur nos écrans, dès que l’on se connecte, on est dans une autre temporalité et nos comportements sont différents.

Et cet écart-là nous fait souffrir ?

Oui. On essaye de faire le pont entre le virtuel et la réalité, mais l’écart se creuse et la souffrance s’installe. Nous cherchons et nous trouvons des stratégies d’adaptation, notre personnalité est obligée de s’adapter en se modifiant. Sans même parler de numérique, on s’adapte naturellement lorsque l’on vit des situations difficiles, lorsque l’on ressent de la souffrance, lorsque l’on doit faire face à une difficulté…

… Si j’ai bien compris, avec le virtuel, notre cerveau cherche des solutions pour éviter de souffrir. Dans le livre, vous prenez l’exemple de quelqu’un qui boite, qui s’adapte à un dysfonctionnement, mais qui peut boiter définitivement. Avec le virtuel, c’est très dangereux ? Jusqu’à quel point ?

Cela dépend de notre exposition au virtuel et de notre construction psychique. J’ai écrit ce livre parce que, en travaillant à l’hôpital, je vois de plus en plus d’adolescents qui changent de personnalité, pas seulement à cause de l’addiction aux jeux vidéo, je ne parle pas de ses gamers enfermés dans leur chambre, ce n’est pas ça du tout, il s’agit de jeunes qui vivent essentiellement par le virtuel. Leur personnalité se modifie, car ils n’ont plus accès à leur intériorité, à leurs sentiments intérieurs. Dans le livre, j’explique que le fake self, cette stratégie d’adaptation, nous éloigne de notre authenticité. Sur la toile, rien n’est authentique. On est face à des adolescents victimes de grosses crises d’angoisse sans pouvoir mettre de mots dessus. La pensée est coupée.

On est tous comme ça !

Exactement. Dès que l’on a une pensée qui nous dérange, qui nous angoisse un peu et nous en avons tous tout au long de la journée, normalement notre mental est là pour traiter tout ça, il nous permet de résoudre nos problèmes et nos équations, mais on ne les résout plus, car on saisit notre portable directement et on regarde nos mails, un jeu, des vidéos, etc. On n’a plus d’espace mental. Dès que quelque chose nous dérange, on regarde notre profil sur les réseaux sociaux, on va sur Amazon, sur tous les GAFA. Internet nous montre constamment ce que l’on n’est pas, ce que nous n’avons pas, cela vient jouer sur l’estime de soi.

C’est un chapitre dans votre livre, l’estime de soi qui est construite par l’éducation, le lien avec nos parents. Plus notre estime de soi est haute, plus on est structuré, moins on sera victime du virtuel. Vous dites qu’Internet, c’est comme un parent toxique.

Oui, comme les parents toxiques, ce monde virtuel va nous dire « tu n’es pas comme ceci ou comme cela, tu pourrais être mieux, tu n’es pas assez bien », comme le parent toxique, le monde virtuel affirme que nous ne sommes jamais à la hauteur. Tout ce qui s’affiche sur les écrans nous montre à quel point nous sommes nuls. Dans la réalité on ne le vit pas comme ça, évidemment.

Le problème commence dans les foyers ? 

J’aime beaucoup cette phrase de Jean d’Ormesson qui est dans le livre, elle dit que les enfants ne font pas ce qu’on leur dit de faire, ils font ce qu’ils voient. Plus les parents sont connectés plus les enfants sont connectés, et moins il existe d’espaces de parole. Dans certaines familles, pendant les repas, tout le monde est sur son portable, seul. Même les séries, on ne les regarde plus ensemble.

C’est un fléau mondial ? On est tous tombés dans le piège, on se réveille le matin, on regarde notre portable, on scrolle et ça peut durer des heures sans que l’on s’en rende compte…

Oui, nous sommes connectés à un monde dangereux qui nous dirige, qui dirige nos pensées. Et attention, j’explique aussi dans ce livre ce qui est pour moi fondamental, Internet tel qu’on le connaît aujourd’hui est déjà obsolète, demain ce sera l’air des métavers, des univers complètement virtuels ; nous y serons connectés avec des casques en réalité augmentée, nous y travaillerons, on assistera à des concerts, on parlera à des amis grâce à des avatars qui nous ressembleront vraiment, des avatars qu’il va falloir coiffer et habiller. Toutes les grandes marques de luxe ont déjà acheté leur espace dans les métavers. Ce sera une embellie commerciale jamais atteinte, parce que nous allons acheter des lignes de codes, nécessaires pour évoluer. Il y a des milliards en jeu. À partir de là, c’est la déshumanisation.

Vous pensez que l’Humanité est en danger ? Nous sommes devenus la proie facile de sociétés mondiales et de personnages malintentionnés qui manipulent facilement les cerveaux ?

Oui vraiment ! La lutte contre la déshumanisation a toujours été mon propos, c’était le cas dans mon deuxième roman (Et que nos âmes reviennent). Écrire Tous fake self était un devoir, car aujourd’hui, 40 % des jeunes sont anxieux et dépressifs. C’est énorme. La cause est le virtuel. On va devenir des coquilles vides. J’ai écrit ce livre pour faire prendre conscience du danger, ce qui est déjà une façon de regarder son portable différemment. Il y a des solutions. Comme il y a eu des messages d’information pour le tabac, il en faut pour le virtuel, il faut aussi se former. Pour l’instant, il n’y a rien du tout. Le danger est invisible, et les dangers invisibles sont les pires.  


Extrait :

En psychologie, nous distinguons le vrai self du faux self, et je vais tenter de vous expliquer le plus simplement possible ce que nous évoquons lorsque nous utilisons ces termes, ce qu’ils décrivent en termes de fonctionnement mental.

Mais au fur et à mesure de mes consultations, j’ai pu constater l’apparition d’un nouvel état psychique que je nomme ici « fake self ».

Le fake self apparaît comme une stratégie d’adaptation efficace permettant de créer un pont entre le virtuel et le réel, mais il n’est pas sans conséquences sur notre personnalité, de la même façon que boiter n’est pas sans conséquences sur notre corps.

Comme vous allez le constater, ce n’est pas seulement que l’abus de jeux vidéo soit dangereux pour notre intellect ou que les réseaux sociaux puissent nous déprimer, c’est bien plus que cela !

Nos personnalités sont en danger et le fléau est mondial…

CONTENUS SPONSORISÉS