Richard Weiss – Le bilinguisme, le combat de sa vie

Richard Weiss, enseignant de lettres classiques à la retraite, de Colmar, a pris sa plume parfois reconnaissante, souvent piquante pour revenir sur les difficultés et les réussites de son engagement : faire exister le bilinguisme en Alsace comme dans d’autres régions de France. Mais entre complexe historique et divergences sur la définition de langue régionale, l’entreprise est toujours en cours.

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À qui s’adresse votre ouvrage Quand je serai grand, je serai bilingue ?

C’est Bernard Wittmann, pour moi le plus grand historien d’Alsace, qui m’a incité à écrire pour qu’on croie à cette histoire du bilinguisme en Alsace. C’est un livre simple pour tout parent d’élève, tout élu de bonne foi. J’y raconte ma vie militante en faveur de l’allemand et de l’alsacien. J’y ai mis beaucoup d’archives également.

Le déclic vient de l’entrée en maternelle de votre fils…

Lorsque j’ai été déchargé de cours pour mettre en place l’option LCR (langue culture régionale) dans les collèges et lycées, au bout d’un an, j’ai compris que ça ne pouvait pas marcher parce que ça ne devait pas marcher : sur le papier, il y avait beaucoup de possibilités, mais en réalité à chaque fois quelque chose bloquait. J’ai eu la chance grâce au sénateur Goetschy de faire un voyage d’études au Pays basque français, où nous avons découvert qu’il y avait des classes bilingues avec 12 heures de français, 12 heures de basque au sein de l’Éducation nationale. Lorsque mon fils était à l’école maternelle, j’ai fait une demande d’ouverture de classe bilingue avec d’autres parents sur ce modèle-là. L’Académie a refusé, prétextant qu’il y avait une initiation à l’allemand à raison de 2-3h par semaine au CE1… On sait tous qu’on n’apprend pas une langue en quelques heures chaque semaine. On s’est dit qu’il y a une injustice, qu’on nous ment.

L’association ABCM Zwei-sprachigkeit est alors née en 1990, avec l’appui de Tomi Ungerer.

ABCM signifie Association pour le Bilinguisme en Classe dès la Maternelle, et à l’époque cela a fait scandale, car on n’imaginait pas qu’on puisse commencer autre chose que du français à l’école maternelle. Les Alsaciens ont toujours eu peur que leurs enfants ne sachent pas le français… Les opposants de l’administration comptaient là-dessus. On a demandé de l’allemand et aussi de l’alsacien, il n’y a pas de différence pour nous.

En 1991, des groupes de parents demandent l’ouverture de classes bilingues dans plus de 30 villages. Quelle est la réponse de l’Académie ?

Elle est négative : pas de locaux, pas d’enseignants, pas de manuels, pas d’autorisation et puis de toute façon, l’alsacien n’est pas une langue, l’allemand c’est la langue de l’Allemagne, etc. Alors nous avons sollicité l’aide des présidents des collectivités territoriales de l’époque, et cela a marché pour quatre communes : Saverne, Lutterbach, Mulhouse et Ingersheim, sous statut privé de Kindergarten étant donné que l’Inspection était contre. La presse a été enthousiaste, on a eu des appels de partout.

Le manque d’enseignants qualifiés est souvent avancé, même 30 ans plus tard…

Nous avons offert un emploi au même niveau que l’enseignant francophone à des Allemandes, Suissesses, Luxembourgeoises qui avaient épousé un Français: le matin, il y a une dame qui soi-disant ne comprend pas le français, et l’après-midi, une autre qui fait semblant de ne pas comprendre l’alsacien… C’est bien comme ça que ma génération a appris le français, car ma langue maternelle, c’était l’alsacien ! Aujourd’hui encore, l’Académie prétend ne pas avoir d’enseignants qui ont le niveau d’allemand pour l’immersion. Elle est donc refusée en Alsace, alors qu’en Bretagne ou au Pays basque, elle existe. En Bretagne, il y a déjà sept collèges et deux lycées diwan où tous les cours sont assurés en langue bretonne.

L’école ABCM de Haguenau, avec Jean Peter, est exemplaire… (Lire aussi Kumm mer redde Elsasich, Maxi Flash du 21/3/22)

Haguenau a été particulièrement dynamique, car la mairie n’a donné ni locaux ni aides maternelles, ils ont créé l’association OMA et trouvé les subventions pour construire une école. Il y a eu Albert Schweitzer il y a 100 ans pour soigner les plus déshérités en Afrique, et Jean Peter à Haguenau qui a créé une école bilingue pour les plus déshérités des Alsaciens! Tous les samedis matin, il a réuni des parents d’élèves pour prendre la truelle et construire les bâtiments, c’est une école de parents également. Ça devrait être le but de tout le monde de réunir enseignants, parents et enfants.

Mais pourquoi tant de réticences par rapport à l’allemand, tant au niveau administratif que des enfants, alors que nous sommes voisins ?

Historiquement, l’allemand était la langue des nazis, les gamins ne retiennent que ça. Si c’était comme ça, on n’apprendrait plus le russe, le chinois, ni l’anglais, toutes les langues ont du sang sur les mains ! Et puis les gens disent que notre langue, c’est l’alsacien, or ce n’est que la partie dialectale. Quand nous parlons alsacien, nous parlons allemand. C’est comme les Schwyzerdutsch qui écrivent du Hochdeutsch. Pourtant ils restent suisses et pas allemands !   


« C’est chez nous qu’est né l’allemand »

Richard Weiss cite Pierre Klein dans son Histoire linguistique de l’Alsace : en 870, premier poème d’origine alsacienne en langue allemande Das Evangelienbuch; vers 1210, Tristan und Isolde ; en 1466, la première bible imprimée par Johann Mentelin, etc. L’alsacien et l’allemand sont une même langue, l’une parlée, l’autre écrite : « Culturellement, nous sommes allemands ».

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