Retour rue des fourmis #13 J’y fous tout

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Ambroise Perrin ©EG

La quiche j’y fous tout, c’était la recette du dimanche soir. On devait toujours finir son assiette (pendant la guerre, on aurait été bien content de manger cela), et quand vraiment on avait des restes, ils étaient mis dans des petits raviers, chaque enfant avait le sien, gardé au frais sur le balcon nord et plus tard au frigo. Le dimanche soir donc, sur une pâte étalée dans un plat à tarte, chacun avait ses restes dans un quartier du plat, on battait trois œufs en omelette, un peu de lait pour rallonger, on versait et hop 10 minutes au four et chacun mangeait sa portion.

À table avec mon frère, on faisait aussi des échanges, par exemple, mes tomates contre ses sardines. Le tiercé riz, patates, pâtes donnait toujours les pâtes gagnantes, des Lustucru, un peu plus chères, mais elles ne collaient pas, et surtout pour collectionner des points chèques chics et remplir un album avec des images. On avait aussi les légumes du jardin et les fruits du verger qu’on conservait à la cave. Chaque appartement avait deux caves, la cave à mazout avec une fenêtre pour le tuyau du camion et la cave de rangement que nous appelions nous les Perrin, la cave aux pommes. Justement, on faisait sécher des rondelles de pommes sur les claies en bois construites par grand-père, que l’on posait sur l’unique poêle à mazout dans le passage à la sortie du salon vers les chambres. On gardait les pommes séchées dans un sac en toile cousu dans un oreiller déchiré, pour l’hiver. Au minuscule bureau de papa à l’entrée, où l’on faisait aussi nos devoirs, on avait un petit chauffage à résistance électrique, un Nordmende, allumé dix minutes quand il faisait trop froid.

Je faisais souvent la cuisine parce que j’étais l’aîné. Et les pâtes, comme on disait en rigolant, c’était vite épluché. Pour le dessert, je faisais un flan franco-russe, pistache était mon préféré. Si maman avait le temps le mardi matin, elle allait au marché à la Halle aux Houblons en quittant l’école. Elle était prof au Pensionnat Sainte Philomène. Ou bien le week-end j’allais à vélo jusqu’à la ferme à Gries, pour un poulet ou un lapin. On préférait les biftecks, mais c’était rarement. Le vendredi du poisson par tradition. Du fromage, on disait que c’était la viande du pauvre. Et de toute façon, on ne mangeait pas de viande tous les jours.

Ambroise Perrin

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