Pierre Klein – Militant à temps plein

Auteur d’une trentaine d’ouvrages autour de l’identité alsacienne, mais aussi président de l’ICA (Initiative Citoyenne Alsacienne) et de la fédération Alsace bilingue, Pierre Klein nous parle de son dernier livre en français et allemand, Histoire culturelle de l’Alsace, paru chez I.D. l’Édition. Enfant, il a assisté à la disparition du dialecte welche à Aubure, un premier déclic, avant de s’engager corps et âme dans la défense de la langue régionale. L’ancien professeur de gestion à Haguenau aurait pu faire cours en alsacien, ou alors être professeur d’histoire selon ses propres aveux.

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Vous êtes à la retraite depuis 2006, on devine aisément à quelle cause vous occupez vos journées !

J’anime la fédération Alsace bilingue, je publie des livres, et je préside l’ICA. Je rentre de Lozère où j’ai fait une conférence sur la langue occitane : en me basant sur l’alsacien, j’ai généralisé à l’ensemble des langues régionales. C’était ouvert à tous ceux qui s’intéressent aux thématiques culturelles et politiques, les notions de fédéralisme et centralisme…

Cela concerne aussi l’Alsace, expliquez-nous…

Fédéralisme et centralisme procèdent de la même philosophie politique, à savoir le principe d’union dans la diversité, quand on se réclame d’une identité double, voire triple. L’Alsace de ce fait, qui de mon point de vue se définit à la fois de culture française et allemande, est au-delà de l’ethnisme et du nationalisme. Elle a été le lieu malheureux où se sont combattus les nationalismes français et allemand, mais aussi le lieu heureux où se sont rencontrées et fécondées deux grandes cultures européennes. C’est dans cette confluence que l’Alsace est vraiment alsacienne.

Et c’est le thème de votre dernier ouvrage, Histoire culturelle de l’Alsace.

C’est une série de sept livres : le premier c’est l’histoire politique, puis linguistique, le troisième, culturelle. Suivront Les éléments de culture commune dans le Rhin supérieur, puis un tome sur les arts et traditions populaires, sur l’histoire et la géographie en Alsace, et le dernier sur l’identité alsacienne. Ces livres sont toujours bilingues, car pour défendre une langue, il n’y a rien de mieux que l’utiliser! (rires)

À qui s’adressent vos livres ?

Ils sont principalement destinés aux enseignants, parce qu’il existe une option culture régionale dans les collèges et lycées. En 1986, j’avais créé, avec le recteur Deyon, l’option LCR, langue et culture régionale, entre temps tombée en désuétude, alors que 1200 élèves la présentaient au bac ! C’était une réelle avancée et nous étions les seuls en France à faire ça. J’aime à dire que je ne peux pas aimer la plus belle femme du monde si je ne la connais pas. C’est pareil pour l’Alsace : en amont de la question linguistique, il y a la question d’histoire et de culture. On ne naît pas Alsacien, on le devient, en ayant l’occasion de s’identifier à ce qui fait l’Alsace.

Vos ouvrages sont aussi richement illustrés et invitent à aller voir par soi-même…

Ce livre permet de faire le tour du patrimoine architectural et intellectuel d’une région au riche passé. C’est sans doute la région où il y a la plus forte densité d’œuvres d’art, car l’Alsace dès le haut Moyen Âge se trouvait dans l’axe principal civilisationnel européen, qui va d’Italie du Nord à Londres. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la “banane bleue” avec une référence économique. À l’époque, c’était culturel.

Quels lieux aimez-vous personnellement ?

L’Alsace détient quatre des chefs-d’œuvre majeurs de l’art occidental et chrétien: le Retable d’Issenheim, la Cathédrale de Strasbourg, la bibliothèque humaniste de Sélestat, et l’église octogonale d’Ottmarsheim. C’est une reproduction de la cathédrale carolingienne d’Aix-la-Chapelle, c’est impressionnant, car on se croirait dans une église moderne alors qu’elle date du 11e siècle.

Où en sont vos actions avec l’ICA pour un retour à la région Alsace ?

Nous menons une réflexion essentiellement politique, organisons des réunions publiques, et je suis suivi par les élus. La Collectivité européenne d’Alsace, c’est une demi-victoire, puisque les deux départements ont été fusionnés mais restent néanmoins dans le Grand Est. La CeA bénéficie de quelques compétences qui restent partagées, donc ce n’est pas encore ce que l’on souhaite. C’est moins une question politique que de reconnaissance. À mon avis, ce qui gêne les Alsaciens, c’est de ne plus exister collectivement, comme les Corses, les Bretons, les Occitans… Mais ils sont bons enfants. (sourire)

Vous avez également lancé un appel avec la fédération Alsace bilingue ?

Oui, un appel pour l’avenir du bilinguisme en Alsace qui a été suivi par un grand nombre de personnalités et d’élus, parlementaires, conseillers territoriaux, maires. J’ai rentré la dernière signature fin août, maintenant j’ai mis le livre à l’imprimerie, ce sera ma prochaine parution, fin du mois : Bilinguisme d’Alsace, des causes du déclin aux conditions d’un renouveau.

Vous êtes aussi membre du comité des écoles immersives ABCM-Zweisprachigkeit. Quel serait votre message aux parents qui hésitent à choisir la filière bilingue ?

C’est un véritable gâchis, le bilinguisme, c’est un plus ! La transmission des langues relève de la collectivité, pas de l’individuel. La Suisse le fait, pas la France. Après l’écriture de mon dernier livre, je suis entré dans une phase de déprime. J’ai bien des successeurs, mais tant que les politiques ne changeront pas, on n’y arrivera pas. La classe politique actuelle sort de l’école française, elle a été formatée, elle est largement ignorante de l’histoire de l’Alsace. Le bilinguisme, c’est 1 plus 1 et non pas 1 moins 1.

« On ne naît pas Alsacien, on le devient, en ayant l’occasion de s’identifier à ce qui fait l’Alsace. »

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