« Nous étions des Malgré-nous », l’histoire d’une famille de Bischwiller

« Nous étions des Malgré-nous » retrace la saga familiale de Laurent Pfaadt. Trois générations de Bischwiller décimées par les combats et l’exil forcé. Avant de parler des Malgré-nous, il faut resituer le contexte: entre 42 et 45, 130 000 hommes, dont 100 000 Alsaciens ont été enrôlés dans la Wehrmacht et la Waffen SS. Il faut aussi rappeler les racines de l’incorporation de force, c’est-à-dire l’occupation allemande entre 1870 et 1918, ce que fait Laurent Pfaadt dans son 16e ouvrage, un récit très personnel où la petite histoire côtoie la grande. Alors que le patriarche se souvient des conflits armés de 1870, ses fils Henri et Charles s’affrontent dans les tranchées de 1914, de part et d’autre du même champ de bataille ; Guillaume, lui, se bat contre la Russie tsariste, et Eugène, le benjamin adoré, est sacrifié. La génération suivante subit la guerre de 1939-1945 et le nazisme, et voit le fils aîné de Guillaume enrôlé dans la Wehrmacht puis expédié sur le front russe. Pendant ce temps, dans la petite ville de Bischwiller, les femmes inquiètes observent le défilé des uniformes, doivent se plier aux restrictions allemandes et attendent en vain des nouvelles des leurs.

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Comment a démarré l’écriture dece livre ?

Par un voyage en Russie avec mon grand-père et mon père, sur la tombe de mon grand-oncle Guillaume. Je les avais précédés de quelques semaines afin de bâtir, avec de jeunes Russes et Allemands, dans la forêt de Tambov, un monument aux Malgré-nous morts là-bas. Pendant 20 ans cette histoire m’est revenue par épisode. J’ai fait des recherches dans les archives familiales, j’ai commencé à mettre cette ville de Bischwiller sens dessus dessous. J’ai tiré des fils de personnages secondaires qui avaient des liens avec ma famille, c’est un grand puzzle qui s’est assemblé au fur et à mesure de mes recherches qui m’ont emmené sur tous les continents. Dans les archives numérisées du procès de Nuremberg à Harvard pour retrouver des traces des gens de Bischwiller par exemple. Je suis allé en Lettonie, j’ai fouillé les archives militaires de la Wehrmacht, là aussi j’ai eu quelques surprises. Parfois, dans des médiathèques un peu perdues, je suis tombé sur des choses totalement « insoupçonnées », comme un récit écrit par mon grand-oncle, 15 jours avant sa mort.

Avez-vous collé à la réalité ?

Tout est vrai à 99 %, toutes les scènes sont vérifiées. J’ai voulu rester fidèle à la mémoire, car s’il n’y avait qu’une seule raison pour laquelle j’ai écrit ce livre, c’est pour rendre mon grand-père, que j’aimais plus qu’un père, immortel. Immortel dans la littérature. Je voulais rendre leur juste place à ceux qui finissent par disparaître dans les interstices de l’histoire. Mendelssohn dit dans « les disparus » : « On meurt réellement quand on devient le personnage secondaire de l’histoire d’un autre », et je n’ai pas voulu que cela arrive. La littérature permet cela, donner une voix à ceux qui n’en ont plus.

L’Alsace a-t-elle fait la paix avec cette histoire de Malgré-nous ?

La paix sera faite quand nous aurons réussi à avoir un devoir de mémoire apaisée et juste. Les Malgré-nous c’est quelque chose de consubstantiel à l’identité alsacienne, mais cela reste un sujet tabou.

Pourquoi ?

C’est une question difficile, la mémoire s’est libérée très tardivement. J’ai essayé de ne pas verser dans le manichéisme. Je veux dire aussi que dans ma famille, avant 1918, il y en avait qui travaillaient en Allemagne et qui disaient que c’était mieux que la France. Dans une maison de retraite à Bischwiller, j’ai rencontré une dame juive de 96 ans qui m’a dit qu’en 1933 certains Juifs pensaient qu’Hitler était quelqu’un de bien et qu’il allait faire bouger l’Allemagne. Je crois qu’il faut sortir de ce manichéisme qui a voulu ranger les méchants d’un côté et les gentils de l’autre. Parfois, l’histoire n’est pas blanche ou noire, mais un peu grise. Dans la Fabrique des salauds (Belfond 2019) qui a fait polémique, Chris Kraus écrit que l’engagement dans l’Allemagne du troisième Reich pouvait se faire aussi par nécessité, ou par volonté d’ascension sociale. Dans ma famille, on disait « De toute façon, on ne peut pas changer l’histoire, donc on fait le dos rond et on attend de voir comment cela se passe ». Mais quand tu te retrouves sur le front russe ou dans la Wehrmacht que tu n’as pas choisie et qu’en plus tu es peut-être un complice passif, que fais-tu ? Est-ce que ton injustice est plus importante ? Tu fermes les yeux et tu tires au-dessus de la tête de celui que tu dois fusiller ? Là, tu peux te dire que la seule alternative qu’il te reste est de déserter.

Pardon de vous reposer la question, mais pourquoi l’histoire des Malgré-nous est encore aussi compliquée dans la tête des Alsaciens ?

Beaucoup ont pensé qu’il fallait tout oublier parce que ceux qui n’y étaient pas ne pouvaient pas comprendre. L’histoire des Malgré-nous a codifié l’identité régionale. Pourquoi avons-nous un dialecte aussi puissant, aussi ancré ? Pourquoi avons-nous des traductions aussi affirmées ? Pourquoi s’énerve-t-on quand un commentateur sportif dit que la Coupe de France part en Allemagne quand le Racing la gagne ? Parce que l’Alsace a souffert dans sa chair et que les choses n’ont pas été dites au moment où elles auraient dû l’être.

Comment ressortez-vous de ce travail ?

Pas forcément indemne ! Quand j’en parle, la phrase de Lobo Antunes me revient :
« Le passé est la chose la plus imprévisible au monde ». Et c’est vrai. Le passé ressurgit quand on s’y attend le moins, à un moment donné où tu penses avoir fait la paix avec toi-même, avec ton passé, avec ta question identitaire aussi. Et puis, je cite dans le livre à cette phrase de Vassili Grossman qui dit que finalement on est un peu moins orphelin du temps. C’est mon cas après avoir écrit ce livre, mais pour tout vous dire, quand j’ai vu des documents officiels de la Gestapo, ou des rapports soviétiques de captivité avec mon nom dessus, cela m’a beaucoup affecté.

Et maintenant qu’il est sorti ?

Il y a deux choses. Ma mère qui connaît tout le monde à Bischwiller et qui a fait office d’assistante à plein temps sur le bouquin, m’a dit « Maintenant, le livre est à nous », cela ne veut pas dire à notre famille, mais à tout le monde, aux lecteurs, il n’est plus à moi. Ensuite, il y a la réaction de ma grand-mère, qui s’appelle Adèle Haenel et qui a 101 ans ; quand elle a lu le passage qui lui est consacré, elle a regardé ma mère et lui a dit : « Mais il a parlé avec ma mère ? » Évidemment c’est impossible, elle aurait aujourd’hui 138 ans, mais cela montre à quel point il était important de retranscrire le réalisme de ce qui s’est passé, il était important de transformer le récit oral en récit littéraire. J’ai reçu de nombreux courriers de lecteurs s’identifiant au récit des Pfaadt. C’était l’un des objectifs de ce livre.