Ne pas tomber dans l’oubli

Fleurir la tombe d’un proche, d’un ancêtre, cela peut paraître naturel, mais que se passe-t-il quand il n’y a plus personne, ou quand la famille habite loin de la dernière demeure ? Le numérique et l’artisanat sont là pour combler les manques.

0
146

C’est un constat qu’a dressé Geneanet, un site de généalogie en ligne : chaque année, 200 000 tombes disparaissent dans l’indifférence. Il a donc lancé l’initiative « Sauvons nos tombes », il y a six ans de cela, avec l’aide d’une communauté de passionnés forte de 20 000 membres. Depuis, 2,9 millions de tombes ont été photographiées et indexées et le travail se poursuit. « Les tombes, ainsi que les noms, les dates et autres inscriptions gravées dans la pierre finissent toujours par disparaître à cause des dégradations naturelles, voire de l’abandon », souligne le site dans son communiqué. « La disparition des pierres tombales est une lourde perte, tant pour le patrimoine que pour le souvenir de la personne qui a péri. »

« J’aime bien entretenir mes racines »

Finalement, une question, anodine, peut-être même bête, nous vient à l’esprit. Pourquoi c’est important d’entretenir une tombe ? Question posée à Emmanuel, de Haguenau. « À mon sens, c’est pour soi-même, parce que ça peut te provoquer une sensation de réconfort. C’est surtout pour ne pas oublier la personne qui t’est chère. Personnellement, j’aime bien entretenir mes racines. J’ai fait mon arbre généalogique cet été et j’ai retrouvé la tombe d’un ancêtre dans le nord de la France. J’y étais en vacances, je suis passé voir la tombe, même si je ne l’ai pas connu. »

Il n’est pourtant pas rare de voir des tombes manifestement à l’abandon, aux fleurs séchées et au lichen fourni. Des familles qui habitent loin et qui n’ont que peu l’occasion de venir rendre visite à leur proche défunt. À Haguenau, on compte 7000 tombes, et une dizaine disparaissent chaque année. « En général, les familles réapparaissent à la Toussaint », note Michèle Bautz, responsable du service de l’état civil à la Ville. « On a beaucoup plus de demandes à ce moment-là, alors qu’on essaye de les relancer à longueur d’année. »

Même constat pour Séverine Slusarz, fleuriste à Hoerdt, qui a lancé éternel Jardin, un service d’entretien des sépultures : « On a des familles qui nous demandent de faire un petit entretien pour que ce soit présentable quand elles viendront se recueillir à la Toussaint. Après, on voit aussi des tombes qui ne sont fleuries qu’une fois par an… » Séverine s’occupe par exemple d’une dame qui vit aujourd’hui à Rome, mais dont la sœur est enterrée à Hoerdt. « C’est important parce que c’est leur dernière demeure », note Séverine. « Ils nous ont été chers, proches de nous. Nous, on a juste quelques fleurs à leur offrir. »

Séverine Slusarz a lancé « Eternel Jardin » pour entretenir les tombes à la place des familles qui habitent trop loin.

De vraies enquêtes à mener

Le respect des morts, c’est aussi ce qui anime le service de Michèle Bautz. « On mène de vraies enquêtes ! Quand les concessions arrivent à leur terme, on cherche dans l’annuaire, s’il y a eu des inhumations récentes, si on peut retrouver une autre partie de la famille. Nous laissons une plaquette sur la tombe au cas où quelqu’un passerait par là. »

Comme le souligne Michèle Bautz, « il n’y a pas d’obligation d’avoir de belles fleurs, juste montrer qu’on passe, qu’on a mis un coup de chiffon. » Séverine souligne de son côté que beaucoup de « personnes âgées viennent se recueillir, mais n’ont plus la force d’arroser, de nettoyer, de planter… Dans les patelins, on a encore le voisin qui peut aider. C’est tabou, mais il ne faut pas avoir honte de dire qu’on n’a pas le temps d’y aller, mais qu’on veut quand même que ce soit propre. » L’important, ce sont aussi les souvenirs qu’on garde, et une belle tombe aide à garder les meilleurs.

Que se passe-t-il quand la concession n’est pas prolongée ?

Selon les communes, la concession est plus ou moins longue. À son échéance, la famille a deux ans pour se manifester, sinon elle revient dans le giron de la commune. Selon l’article L.2223-4 du code général des collectivités locales, les restes du défunt sont alors prélevés et déposés dans un ossuaire du cimetière. Ils peuvent aussi faire l’objet d’une crémation si le défunt n’avait pas exprimé son opposition. Les cendres peuvent alors être dispersées dans le jardin du souvenir.

Dans le cimetière de Hoerdt, plusieurs tombes sont manifestement à l’abandon.

« Des communes ne jouent pas le jeu »

Selon un témoignage anonyme d’un employé de Pompes funèbres du Bas-Rhin, « des communes ne jouent pas le jeu de l’ossuaire. Elles se contentent de faire enlever le monument, et quand on vient creuser le matin d’une cérémonie on trouve une belle collection de crânes… Par respect, nous les inhumons plus profondément si personne ne vient ouvrir l’ossuaire, mais c’est la commune qui a la charge de faire exhumer les tombes avant de les revendre ! »