Luc De Gardelle, Fragilité, force incluse

Travailleur social à l’origine, chef d’entreprise d’un nouveau genre, il emploie 50% de ses salariés en inclusion. En Alsace, Luc De Gardelle, le Président du Groupe Altaïr qui emploie plus de quatre cents personnes, est à la tête d’une exploitation maraîchère, d’une entreprise de logistique qui fait du traitement de colis. Son groupe fait dans la conception de textile, le packaging industriel pour l’industrie automobile ou le commerce, ou encore des services extérieurs (travaux en forêt, paysagisme). Engagé pour des valeurs communes, il est aussi Président de la fédération des entreprises d’insertion. Maxi Flash l’a rencontré, les pieds sur terre humide, il y a quelques semaines.

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Nous sommes ici aux Jardins d’Altaïr à Oberhoffen-sur-Moder, on peut dire que c’est un exemple d’exploitation à taille humaine ? 

C’est une exploitation maraîchère biologique. L’objectif était de créer de l’emploi et de nourrir le territoire de manière saine, à la fois avec les produits et dans la manière dont on fait les choses. C’est-à-dire avec de l’inclusion, avec de l’économie sociale et solidaire et en embauchant les gens du territoire. Ce qui est assez étonnant pendant la crise du Covid c’est que, par exemple, la chambre d’agriculture m’ait appelé pour me demander comment je faisais pour ne pas avoir de problème de main-d’œuvre. Ceux que j’ai embauchés sont tous du coin d’Oberhoffen, de Haguenau, de Schirrhein, je n’ai pas eu de problème d’absentéisme ni de main-d’œuvre. Il y a vraiment un enjeu là-dessus. Comment fait-on revivre le territoire à partir des produits du territoire, en faisant travailler les gens du territoire ? C’est ce qui se faisait il y a 50 ans. 

On a oublié l’essentiel ? 

C’est le problème de cette agitation permanente où l’on pense qu’il faut toujours courir, avancer, aller plus loin, dépenser moins d’argent, être plus économique. C’est le problème des sociétés que l’on fait venir sur le territoire, si c’est pour qu’elle ne rapporte rien aux habitants, quel est l’intérêt? Quand on voit Amazon… Moi, je m’en fous d’Amazon. Faire travailler des gens la nuit pour que les gens reçoivent leur colis le lendemain matin alors que
24 heures plus tard, ce n’était pas la fin du monde, ce n’est pas dans mes convictions. En travaillant la journée, ils auraient pu voir leurs enfants… On va un peu trop vite dans les développements sans réfléchir. Ici, à Oberhoffen, on est dans une autre temporalité. On est dans la temporalité de la nature, du légume, on ne peut pas dire à une courgette « vas-y, pousse plus vite il faut que je te vende », elle va prendre son temps, et ça c’est pas mal.

J’aime bien votre idée d’entreprise vertueuse qui serait exonérée d’impôt !

Oui, la fiscalité positive. J’y crois. Mais il faut du courage politique pour cela. J’ai toujours l’impression que l’on essaye de réparer. C’est comme les entreprises qui sont obligées d’embaucher des travailleurs handicapés ; on leur dit c’est 6 % et si vous ne voulez pas le faire, vous pouvez sous-traiter à des entreprises adaptées qui sont spécialisées, ou alors vous payez une amende. Il y a des entreprises qui préfèrent payer une amende, c’est quand même incroyable. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on pense que le fait de payer dédouane de sa responsabilité essentielle. Je trouve cela ahurissant. D’abord parce que l’on se prive d’une vraie richesse. Nous, on a embauché des gens qui sont sourds et malentendants à la Poste et l’on forme les agents heureux d’apprendre la langue des signes, de communiquer avec eux, de voir qu’il y a une autre manière d’imaginer « la » ressource humaine. On se prive d’une richesse fondamentale en imaginant que la fragilité n’a pas sa place dans l’entreprise. C’est incroyable ! 

Vivre avec de telles convictions, c’est possible de le faire en tant que patron ?

Ah oui ! Dans notre entreprise, plus on est haut dans la hiérarchie, plus on est au service des autres. C’est comme ça. Mon boulot, c’est de rendre possible le boulot des autres, qu’ils puissent le faire dans les meilleures conditions. C’est ma vision de l’entreprise. Plus on a les moyens d’agir plus on se doit d’agir. Il y a quelque temps pour construire l’organigramme de la boîte, nous sommes partis des envies de chacun, des défis qu’ils avaient envie de relever, même si ce n’était pas leur secteur d’activité, on s’en fout, on crée des compétences et on y va. 

Vous êtes fiers de tout ça ? 

Je ne peux pas dire que je suis fier, je n’ai pas l’impression d’avoir réellement créé des boîtes, d’être au centre du truc, moi, ce que j’essaye de faire, c’est de révéler les talents. Je ne peux pas dire que je suis satisfait de moi, je m’en fous que l’on fasse dix millions de chiffre d’affaires, que l’on soit 450 salariés, ce que je veux c’est que le moindre salarié soit bien. Je suis fier de ce que l’on arrive à faire collectivement et je ne me sens pas propriétaire, mais gardien du capital de la boîte. C’est l’économie sociale et solidaire, mais plutôt que de la dire je préfère la vivre. Comme je n’ai pas du tout l’intention de terminer millionnaire, mon objectif est de céder mes parts aux salariés, petit à petit. Celle de mes sociétés qui est la plus visible, qui a le plus de sens, c’est l’exploitation agricole ici à Oberhoffen. Quand je rentre chez moi avec quelques produits qui sont cultivés par des gens de la région qui y croient, cela symbolise tout ce que l’on essaye de mettre en œuvre. Des gens qui n’ont pas toujours les moyens de manger correctement, qui sont souvent dévalorisés, nourrissent ceux des quartiers plus riches qui viennent acheter du bio. Je trouve que ça a du sens.