Les pervers narcissiques traînent-ils dans les rues d’Alsace du Nord ?

Le psychanalyste Paul-Claude Racamier, mort en 1996, n’a pas eu le temps de constater l’ampleur de l’expression qu’il a inventée en 1986. « Mon mec est un PN ». « Ma boss est une perverse narcissique ». Alors que les signes pour reconnaître un PN sont dans tous les journaux et que de nombreuses victimes témoignent, utilise-t-on ce terme très à la mode depuis le milieu des années 2010 et qui fait débat chez les professionnels, de façon inconsidérée au point de le vider de sa substance ?

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Ils sont partout. Dans les familles, les entreprises, plus ou moins cachés, sur les écrans de cinéma, dans les séries à succès. Par exemple, le personnage de Berlin dans la Casa de Papel est l’un des personnages préférés de la série, mais il se comporte comme un gros connard flippant. Et Rachel dans Friends alors ? Son emprise sur Ross est claire, elle ne veut à aucun prix qu’il accède au bonheur sans elle, mais c’est encore plus toxique quand ils sont ensemble. Et le pire dans tout ça ? C’est Bob. Il humilie Carlo tout le temps. Je vous l’affirme, Bob l’éponge est toxique, le plus gros PN de notre temps.

Le rôle des parents est essentiel

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un pervers ? C’est quelqu’un qui pense avant tout à sa toute-jouissance et qui, pour la satisfaire, transforme l’autre en objet. Quant au narcissisme, c’est quelqu’un de fixé sur lui-même de manière obsessionnelle. Freud disait que les enfants sont des pervers polymorphes qui passent par divers stades. Parce que le père, ou la figure paternelle, n’a pas joué sa fonction d’apprentissage de l’altérité, que la mère a toujours nourri l’enfant sans jamais le sevrer, au sens figuré. Il ne formule donc aucun désir et ne connaît pas la frustration. Son surmoi qui fait appel aux valeurs morales ne peut pas se constituer. Pour Racamier, la perversion narcissique était le résultat d’un
« moi » imparfait et le mécanisme de survie et de défense serait l’utilisation de l’autre pour remplir sa jauge narcissique défaillante.

Manipulation ou perversion ?

Le PN n’est pas totalement dépourvu de morale, mais la frontière avec le psychopathe est étroite parfois quand notre PN met tout en place pour satisfaire son bon plaisir, et il est prêt à tout pour ça. Où se trouve la perversion narcissique? Où se situe la manipulation ? La différence est importante et entraîne tout le reste. La manipulation est ponctuelle, la perversion est chronique. Ce qui différencie les pervers narcissiques des manipulateurs plus «ordinaires», c’est leur niveau de sadisme et de cruauté. Pour certains psys, il n’existe pas de PN, le Pervers étant déjà narcissique, c’est un terme très « vendeur, voir sexy » qui fait débat.

Quelle que soit l’appellation, l’apparence de nos PN ou manipulateurs est trompeuse, on le croit sincère et plein d’empathie. Michel Onfray, qui a un avis sur tout, parle de «délinquant relationnel». Le terme de connard serait parfois plus juste. Connasse aurait un autre sens, pourtant, il y en a autant de PN hommes que de femmes affirme Jean-Charles Bouchoux. Pour le spécialiste de la question, «Les mécanismes pervers narcissiques sont employés par des personnes qui tentent de réchapper à la folie ».

Se dire victime n’exclut pas le danger

Les proies de PN identifient souvent leur situation, elles savent très bien dans quoi elles sont tombées, mais elles éprouvent beaucoup de difficultés à en sortir, surtout quand elles y trouvent aussi des satisfactions, mais à un moment, elles perdent leurs repères, leur esprit devient confus, même quand il est des plus brillants. Paul-Claude Racamier, évoquait d’un véritable «détournement de l’intelligence ».

Mais il n’y a pas un ou une PN derrière chaque relation qui ne va pas bien ou qui se termine mal. C’est un peu plus compliqué que cela. L’un des dangers de se dire victime d’une personne perverse narcissique, sans diagnostic sérieux, est d’attribuer les raisons de la toxicité à l’autre et de le rendre responsable de tout, affirment les psys. Une phrase souvent dure à entendre quand on est en grande souffrance et qui donne inconsciemment tous les pouvoirs au « tortionnaire ». Le travail de reconstruction est plus difficile une fois la relation terminée, car, comme l’affirme le psychologue Émilie Seguin sur le site du Monde : « Derrière une relation avec un pervers narcissique, il peut aussi y avoir une relation malade, se fondant sur deux positionnements inconscients biaisés, qui gagneraient à être analysés avec subtilité. » Mais les PN ne sont pas demandeurs, fiers de ce qu’ils sont, dépourvus d’autocritique, pas adeptes des remises en question, ils ne reconnaissent pas leur problème.

Il n’y a qu’une chose à faire, les quitter

Combien de témoins racontent que devant les autres, il ou elle montrait un amour indéfectible, vantant les qualités de leur compagne, alors qu’en privé, elle redevenait une pétasse, feignasse, salope, pute ? On dit aussi que les vrais PN ne prennent pas le risque de laisser des traces en cas de violences physiques, qu’ils isolent, détruisent ce que vous aimez. On dit surtout qu’ils ne changeront jamais et qu’ils ne vous aiment pas. 


Les ficelles des manipulateurs

La séduction

Les flatteries marchent formidablement bien, comme les promesses qu’ils ne tiendront jamais. Les manipulateurs sont des couteaux suisses qui trouvent des solutions à tous vos problèmes. Le mimétisme est aussi une grande force de frappe. Les manipulateurs pensent comme vous, disent ce que vous voulez entendre, sont de votre avis, partagent vos valeurs, aiment les mêmes choses que vous, c’est dingue comme on s’entend bien…

La victimisation

C’est vraiment trop injuste, vous diront-ils. Ils se débrouillent comme des chefs pour se retrouver dans la posture de la victime. Avec un art inné de retourner les situations, ils se lamentent, pleurent comme des enfants, jouent la comédie, et ça fonctionne tellement bien qu’ils passent pour les vraies victimes.

L’intimidation

En permanence dans le rapport de force, petit à petit, l’autre se met à craindre toutes sortes de chantage affectif. « Si tu me quittes, je te tue », pour les plus directs. Chez d’autres, c’est plus insidieux, mais la peur se propage.

La culpabilisation

Bien entendu, c’est toujours l’autre le problème. Ce sont des gens qui vont se débrouiller pour que rien ne soit jamais de leur faute.