Le revenu universel : le temps moderne ?

Il était au programme de Benoît Hamon lors des élections présidentielles de 2017. Raillé à l’époque (le candidat du candidat socialiste a fait 6% au premier tour), il revient sur la table. Pas Hamon, mais le revenu universel d’existence, également baptisé citoyen, garanti, vital ou salaire de base. Est-il désormais inévitable ? La mise en place d’un revenu universel est-elle une solution crédible pour répondre aux répercussions économiques de la crise sanitaire ? Serait-il un instrument de lutte contre la pauvreté ? Quels seraient sa forme, son coût ? Le revenu universel risque-t-il de fragiliser les systèmes de protection sociale actuellement en place ? Est-ce un levier d’émancipation? Un RSA amélioré ? Un rééquilibrage dans le rapport de force entre le capital et le travail ? Dans quelles mesures la valeur travail serait réduite ? Inciterait-il à la fainéantise, à ce que Manuel Valls en son temps a appelé la société du farniente? Chacun pourrait-il décider de s’appuyer sur le revenu universel pour créer son propre travail ou son entreprise et ainsi améliorer ses revenus ? Les questions ne manquent pas et l’idée d’un revenu universel est de plus en plus discutée dans le débat public.

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Le pape François lui-même juge que le moment est venu de réfléchir à des concepts comme le revenu universel de base qui, à ses yeux, pourrait permettre de « garantir aux gens la dignité de refuser des conditions d’emploi qui les enferment dans la pauvreté ». Cette idée ne date pas d’hier. En 1967, Martin Luther King écrivait : « Je suis aujourd’hui convaincu que la solution au problème de la pauvreté est son abolition directe par une mesure qui fait beaucoup parler d’elle à l’heure actuelle : le revenu garanti. »

Ceux qui sont persuadés de ses atouts disent qu’il permettrait aux individus de choisir parmi une plus grande variété d’activités, rémunérées ou non, lucratives ou non. On pourrait même imaginer consacrer sa vie à sa famille, etc. Selon une étude IFOP publiée le
28 janvier, sa création arrive en tête des solutions plébiscitées par les Français pour aider les gens dans leur vie quotidienne. Près d’un tiers des personnes interrogées le citent dans leur trio de solutions avec la garantie pour tous d’avoir accès à une alimentation de qualité et des aides supplémentaires pour le maintien au domicile des personnes âgées. Bref, le revenu universel a des chances d’être l’un des sujets majeurs des présidentielles de 2022.

Son principe : verser une somme d’un montant égal, sans contrôle, sans contrepartie

Pendant que certains pensent que c’est un projet utopique et coûteux, d’autres y voient un pilier de l’État-providence. Le Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB), une association laïque qui n’est affiliée à aucun parti politique, s’est donné pour mission de promouvoir le revenu universel jusqu’à son instauration. Sur le site revenudebase.info sa définition est la suivante : c’est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. Tous les membres de la communauté le reçoivent, quels que soient leurs revenus ou leurs situations professionnelles. Il est versé sans contrepartie à chaque membre du foyer, sans considération des revenus. Le revenu universel est un droit fondamental pour tous les citoyens. Ses bénéficiaires ne peuvent pas en être dépossédés. Il s’additionne avec tout autre revenu.

Les défenseurs du revenu universel s’appuient sur l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille ». La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne le souligne également : « la dignité de la personne humaine est non seulement un droit fondamental en lui-même, mais elle constitue la base des droits fondamentaux ». Pour eux, la possibilité de vivre dignement n’est ni un luxe ni une récompense, c’est un droit humain fondamental. 

Des expériences voient le jour partout dans le monde

Jack Dorsey le patron de Twitter (fortune estimée à 7,3 milliards de dollars) a annoncé qu’il donnera trois millions de dollars pour permettre aux maires de seize villes des États-Unis d’expérimenter la mise en place d’un revenu universel. En Allemagne, l’institut DIW teste son apport sur le marché du travail, sur les relations sociales, sur la façon dont les individus structurent leur journée, sur l’alimentation et les relations humaines ; 120 cobayes ont été sélectionnés parmi plus de 1,6 million de candidatures, ils touchent 1 200 euros par mois sans condition pendant trois ans ; ce montant est juste au-dessus du seuil de pauvreté allemand. 

Dans notre pays, une vingtaine de présidents de Conseils départementaux se sont prononcés en faveur de la mise en place d’un tel revenu. À droite, le secrétaire général des Républicains, Aurélien Pradié évoque un revenu vital de 715 euros, mais souhaite que la ressource ne soit jamais supérieure à celle du travail, qu’elle vienne faire le ménage dans les différents dispositifs d’aides sociales et qu’elle soit conditionnée à quelques mois consacrés à l’intérêt général. 

Comment financer le revenu universel ?

Le revenu universel ne provoquerait pas l’arrêt du travail. Dans l’idéal, tout le monde le toucherait et chacun contribuerait à le financer en travaillant, dès le premier euro gagné. Guillaume Allègre, co-auteur du livre Pour ou contre le revenu universel? explique que « Les pays nordiques le financent par l’impôt. Ils versent 1% du PIB aux jeunes et ils sont aussi moins généreux en retraite, alors qu’en France, on dépense 14% du PIB en retraite ». Alors, faudra-t-il supprimer le minimum vieillesse ? Quid des allocations, du RSA, des bourses étudiantes, de l’allocation adulte handicapé, des pensions de retraite, des intermittences du spectacle, des niches fiscales ? Le chômage même ? Faudra-t-il augmenter les taux d’imposition ? Ce qui conduirait à une baisse du revenu disponible des ménages aisés et à une réduction des inégalités de revenu ? La question centrale et salée du financement n’a pas fini de faire son beurre, si toutefois une question fait du beurre. 

Le revenu de base, première pierre d’une nouvelle société ? 

D’autres questions seront posées dans les mois à venir : s’il est adopté un jour, le revenu universel sera-t-il neutre de tout jugement ? Sera-t-il garanti à tous sans condition ? Permettra-t-il de diminuer la situation de dépendance dans laquelle se trouvent la plupart des individus face à l’emploi ? Quel pourcentage de citoyens arrêtera de travailler ? Comment imaginer la réponse à la pénibilité du travail ? Les emplois les plus durs seront-ils les mieux payés si le salaire perd son caractère de nécessité vitale ? Qui pourra accepter d’être taxé sur son travail quand d’autres vivent avec des revenus sans lever le petit doigt ? Quels seront les effets pervers que l’on n’imagine pas encore ? Benoît Hamon, qui avait un temps d’avance, déclare : « La crise du Covid-19 a remplacé mes hypothèses par des faits et a donné raison à mon analyse, notamment sur le rapport au travail qui a considérablement évolué ». Pour l’ancien ministre de l’Éducation nationale, le revenu universel est un nouveau contrat social, du même ordre que la création de la sécurité sociale en 1945. Et s’il avait raison ? Puisque « nous sommes en guerre », après la bataille nous serons forcément amenés à repenser en profondeur notre modèle de société.   

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