Israël Nisand, l’Humain en question

Même s’il a passé la main à une jeune équipe engagée, le professeur Israël Nisand, fondateur et président du conseil scientifique du Forum européen de bioéthique, reste très attentif aux évolutions de la pensée européenne concernant l’Humain. Lui qui est gynécologue-obstétricien aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg et chef de la maternité de l’Hôpital américain de Paris, entend rendre aux enfants—les vrais et ceux qui sommeillent en nous—leur place dans la société.

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Israel Nisan ©Eric Genetet
Maxi Flash : Professeur Nisand, pourriez-vous définir la bioéthique ?

Ce sont toutes les décisions que prend une société sur le corps humain face aux avancées techniques. Contrairement à la morale, la bioéthique s’inspire de la raison en adéquation avec les résolutions morales, et elle cherche à définir comment se conduire avec le corps humain eu égard à la technique.

Le forum est gratuit et ouvert à tous. Le grand public vient-il y donner son avis ?

Oui, le grand public doit s’approprier la réflexion bioéthique pour qu’elle ne soit plus cantonnée aux débats des hémicycles, et pour cela il faut l’éduquer. Des experts se mettent à niveau—il y a toujours trois ou quatre intervenants qui sont les premiers nationaux sur leur sujet—et parlent pendant une heure, puis le grand public donne son avis et pose des questions la deuxième heure. Un débat bioéthique actuel serait : devant l’embouteillage des services de réanimation, faut-il privilégier les vaccinés ? Le grand public doit s’y mêler, ce n’est pas la propriété des médecins, chacun à des valeurs et peut les défendre.

Cette douzième édition est « européenne », comme les précédentes. Qu’est-ce que cela signifie ?

Aucune autre ville en Europe ne met en avant la question, et les gens veulent être invités à Strasbourg, c’est leur seule opportunité. Je me suis aperçu quand j’ai créé le forum en 2009 que les considérations éthiques hors d’Europe étaient tellement différentes à cause des régimes politiques ou des croyances, que ce serait déjà pas mal si on arrivait à fédérer les acteurs européens pour avoir le point de vue des Anglais, des Italiens, des Espagnols… Si on prend l’exemple de l’IVG, il y a déjà d’énormes différences en Europe, les postures communes sont difficiles.

Le thème de cette année est l’enfance et ses enjeux. Quel genre de questions seront soulevées ?

J’interviendrai sur le droit des enfants à disposer de leur corps et sur les considérations bioéthiques liées à son utilisation par les adultes de différentes manières. Par exemple, lorsque l’on expérimente un nouveau médicament sur un enfant, qui plus est un nouveau-né, on ne recueille pas son consentement. Lors de ces essais thérapeutiques, qui décide? Les parents ? Les médecins? L’enfant devient-il un cobaye de laboratoire ? On pourrait répondre de deux façons à cette question: pas de nouveaux médicaments destinés aux enfants, ou pas le choix pour les parents que de se plier au protocole médical. On parlera aussi de la manière dont on attise la curiosité des enfants et qui provoque des inégalités que l’Éducation nationale devrait minimiser, ou encore de l’identité sexuelle.

Un sujet purement bioéthique, le changement de sexe. Y’a-t-il plus de demandes ou en parle-t-on simplement plus ?

Non, il n’y a pas plus de demandes. Plus le débat est ouvert, plus les gens en parlent. Ils vont voir leur médecin pour bloquer la puberté de leur enfant, mais faut-il toujours accéder à leur demande ? Notre société a acquis une tolérance, avant on parlait de maladie. Il existe d’ailleurs une malformation qui touche une naissance sur 2000, où les organes génitaux ne sont pas différenciés. Des enfants opérés il y a 40 ans reviennent mécontents de leur sexe en demandant pourquoi on l’a fait. À l’époque, c’était une pression de la part des parents, il fallait agir vite. Maintenant, on attend l’adolescence pour que l’enfant donne son avis le plus tard possible.

D’un point de vue personnel, que vous apportent ces débats ?

Un énorme plaisir, c’est un condensé d’événements sur une semaine. J’ai déjà beaucoup changé d’avis en sortant d’une table ronde. Je me souviens d’une conférence sur le handicap où il a été question des aidants sexuels. J’estimais qu’il s’agissait de prostitution déguisée, que c’était dégradant si l’on venait à payer et que cela portait atteinte à la dignité humaine. Jusqu’au moment où une mère de famille a parlé de son fils de 21 ans, en disant que si personne ne venait aider son garçon, c’était elle qui le ferait. J’ai été dégingandé par cette phrase, depuis je milite pour des écoles d’aidants sexuels… Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, d’autant plus lorsque les questions sont passées sous tous les angles de vue !


 

Pour sa douzième édition du lundi 31 janvier au samedi 5 février, le Forum européen de bioéthique s’intéresse à L’enfance et ses ENjeux, lors de débats publics à l’Aubette à Strasbourg et sur internet. Il suffit de s’inscrire sur www.forumeuropeendebioethique.eu

En voici une sélection parmi les 21 annoncés, ils sont tous animés par deux à cinq spécialistes.

Lundi 31 janvier, 18h : Conférence inaugurale, avec Aurélien Benoilid, président du forum.
Mardi 1er février, 10h : Faire face aux harcèlements, avec Nora Fraisse, fondatrice de Marion la main tendue. 14h : La sexualité de nos enfants, avec Israël Nisand.
Mercredi 2, 14h : Les droits de l’enfant, avec Josiane Bigot, présidente de Thémis. 18h : La vaccination des enfants, avec Marie-Paule Kieny, Inserm.
Jeudi 3, 10h : « Tu seras un homme mon fils », l’identité de genre avec Catherine Vidal, neurobiologiste. 16h : Enfance et handicap, une question de société avec Michel Rongières, maître de conférences des Universités.
Vendredi 4, 10h : Les enfants et les réseaux sociaux, qui utilise qui ? 18h : Les 1000 premiers jours, là où tout commence.
Samedi 5 février, 10h : L’enfance hors normes. 16h : L’enfant face à la mort. 18h : Que serait un monde sans enfant ? Conférence de clôture.

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