Demain dans nos cités – Entretien avec Carlos Moreno

Cet été, l’Europe et le monde ont été touchés par des dérèglements climatiques de plus en plus fous. Nous avons souvent parlé ici de l’inaction des gouvernements, de la condamnation de la France pour son retard dans les actions qu’elle doit mener pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, pour changer les modes de consommation et aussi de production. Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié début août peut faire avancer une prise de conscience collective encore lente. Ce rapport prévoit un réchauffement supérieur à 1,5 °C entre 2021 et 2040. La fréquence des sécheresses pourrait tripler, les jours de fortes pluies pourraient doubler. Les vagues de froid diminueront sans exclure des épisodes de gel tardifs et des précipitations hivernales plus soutenues en Europe du Nord. L’une des questions urgentes est de savoir comment nous allons investir notre environnement en le respectant et en le valorisant. Pour cela des Hommes agissent et proposent des solutions. Par exemple, Carlos Moreno. Auteur du livre Droit de cité, de la ville monde à la ville du quart d’heure, Professeur des Universités, expert international de la smart city, travaille pour relever le triple défi économique, écologique et social de la ville de demain : une ville polycentrique dans laquelle les six fonctions essentielles (habiter/travailler/s’approvisionner/se soigner/s’éduquer/s’épanouir) doivent être accessibles dans un périmètre de quinze minutes. Maxi Flash a rencontré cet humaniste passionné et visionnaire lors de son dernier passage en Alsace.

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Carlos Moreno ©EG

On vous présente comme le pape ou le gourou de la smart city, vous êtes d’accord avec cette définition ?

Carlos Moreno : Ce qui m’intéresse c’est de me battre pour mes idées. J’ai des convictions fortes, je m’appuie sur mes travaux scientifiques. Parfois, quand on veut poser des idées nouvelles, on est dans une grande solitude. Mais il arrive un moment où les idées commencent à perfuser, où l’on brise le plafond de verre. C’est le cas avec le concept de la ville du quart d’heure. C’est un travail que je mène avec patience et persévérance. 

Un travail qui a été rendu possible grâce à la loi Allègre qui autorise les chercheurs à créer une société. Grâce à elle, vous avez pu lancer beaucoup de projets. 

Oui. C’est vrai que je fais partie de cette catégorie de chercheurs atypiques qui ont la passion de pousser les frontières, et de mettre à l’épreuve les idées. Et la meilleure manière de le faire est de transformer nos vies quotidiennes, d’une manière ou d’une autre, pas uniquement avec des publications scientifiques dans des revues qui sont souvent difficiles à lire. Si l’on veut changer les choses, il faut aller sur le terrain. 

Êtes-vous un homme optimiste ?

Oui. Oui, vous connaissez la chanson de Pierre Barouh, Au Kabaret de la dernière chance? Elle dit : Il y a ceux qui rêvent les yeux ouverts et ceux qui vivent les yeux fermés. Moi, je suis dans la première catégorie. Certaines utopies peuvent devenir une réalité dans une infime partie, et cette infime partie contribue à changer une certaine manière de vivre et d’agir. 

Justement, peut-on encore faire quelque chose pour le climat ?

Tout le monde sait que nous vivons une situation délicate. L’organisation météorologique mondiale a publié un rapport qui dit que dans les cinq années qui viennent nous allons connaître des pics de 1,5°, et c’était ce qu’il fallait éviter avant 2050. On sait aussi que ça peut atteindre 3° d’ici 2030. On a constaté depuis le mois de juin au Canada par exemple que les températures ont réellement augmenté. Nous allons de plus en plus vers des extrêmes. Même si je reste optimiste, je sais que le compte à rebours a commencé. Nous n’avons plus assez de temps, mais il existe encore un petit espoir pour que la génération qui vient et celle d’après retrouvent une planète vivable. Les zones habitables sont de plus en plus rétrécies avec toutes les difficultés qui vont avec, les inondations et submersions des zones côtières, les déplacements climatiques. Nous serons peut-être des déplacés climatiques. Si nous sommes dans le scénario augmentation entre 1,5 et 3°, le Grand Est sera la région la plus touchée par le changement climatique avec des pointes à 51,5°C parce que nous sommes sur un plateau continental sec. Donc, il y a urgence. Et pour cela, il n’y a pas photo, il faut changer nos modes de vie. 

Le Grand Est sera la région la plus touchée par le changement climatique.

Quand je vous écoute, je me dis que notre planète est en danger, mais que notre démocratie aussi est en danger ! Et c’est peut-être ce qu’il faut commencer par reconstruire. Si l’on répare la démocratie, nous aurons peut-être plus de chance de sauver la planète ?

Vous avez tout à fait raison. La démocratie souffre effectivement. C’est un héritage grec, l’agora, l’expression publique… 

…Justement, j’aurais pu ajouter que le débat n’existe plus.

Et la démocratie n’a aucune raison d’exister si le débat n’existe pas. La démocratie repose sur la base d’un échange, dans le respect, c’est ce que l’on appelle l’altérité. C’est-à-dire le respect de l’autre, de sa parole et, comme disait Voltaire même si je ne suis pas d’accord avec vous je me battrais pour que vous ayez le droit de parler. Effectivement notre démocratie est en danger, car nous avons perdu le sens de l’altérité. Nous avons perdu notre qualité de vie. Nous assistons à une dégradation du débat politique. On avait fait la ville avec tout à l’égout, maintenant la démocratie est devenue «tous à l’ego». 

Pouvez-vous décrire votre concept de la ville du quart d’heure ? 

80 % des gens ne savent rien de l’endroit où ils habitent, ils n’ont plus d’activité locale, ils ne connaissent pas leurs voisins, ils ne savent pas qui est malade. Leurs déplacements quotidiens durent plus d’une demi-heure. La ville du quart d’heure c’est une chance à saisir pour changer nos modes de vie, car nous avons vécu le plus grand vol de l’histoire de l’humanité; on nous a volé le temps utile, et nous sommes tous complices. Nous acceptons l’inacceptable, notre mode de vie. Vous savez, les Grecs avaient trois temps différents : le calendrier, celui des montres. Le deuxième temps était le kairos, que l’on traduit en français par saisir une opportunité, par la possibilité de créer. Le troisième temps était celui de la spiritualité, de l’intimité, de la réflexion avec le cosmos pour comprendre que nous sommes infiniment petits. Tout cela a disparu, il nous reste juste une montre accrochée au poignet. On est prisonnier du temps, mais on nous a dit c’est pas grave, on nous a dit le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, que c’est l’industrialisation, que la technologie viendra toujours à notre secours, qu’il y aura toujours un tram, deux bus, dix solutions pour se déplacer, et en plus ceux qui ont du travail ne doivent pas oublier de remercier, il y en a tant qui n’en ont pas. C’est comme ça que nous sommes arrivés à cette situation désespérée, nous sommes esclaves d’un temps de production et de consommation. La ville du quart d’heure, ce sont des réflexions en profondeur autour du temps pour retrouver de l’altérité, du civisme, du lien social.   

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