Danser, coûte que coûte !

Comme un lundi de confiné, lundi 16 novembre 2020.

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©Eric Genetet

J’ai envie de danser. J’en ai assez de voir des gens masqués dans la rue, de m’autoriser à sortir de chez moi en cliquant en deux secondes sur une appli qui génère un code-barres, j’en ai marre d’être une marchandise potentiellement contagieuse, je ne veux plus avoir l’impression de vivre dans une dystopie, j’en ai ras la casquette d’allumer la télé et de ressentir l’agressivité, de voir la désespérance du monde, la vie ensevelie sous la coulée de lave de la connerie, calcinée comme une voiture volée après un hold up. J’ai envie de danser et de revoir des visages, des amis, des sourires et même des gens qui font la gueule, mais des vivants. Je veux oublier les cinémas sans affiche, les portes de théâtre cadenassées, les libraires sans liaisons dangereuses, les forêts désenchantées, la planète sans Petit Prince, les bistros silencieux. À l’amertume de cette période, je préfère celle du café. J’ai envie de danser et de boire un café, de marcher jusqu’au café, de prendre rendez-vous dans un café, de commander un deuxième café, de lire le journal, un roman, une lettre, avec une tasse de café à la main. J’ai envie de revoir la fille qui me servait mon petit expresso le matin avec le sourire fatigué, j’ai envie de rencontrer du monde, même sans un mot, j’ai envie de me sentir vivant, même de sale humeur, j’avais envie d’être emporté par la foule, revoir la ville en fête et en délire.

J’ai envie de danser et de recroiser la vie. Notre vie. Je lutte pour que mon moral ne faiblisse pas, comme pour 28% des Français qui qualifient le leur de “mauvais” durant ce second confinement, et encore, Michel Drucker n’est pas mort. C’est le même pourcentage pour ceux qui ressentent du stress, de la nervosité ou de l’anxiété. Dans ce chiffre, on ne connaît pas la proportion des commerçants et des artisans qui ne vont pas bien, vous savez, ceux qui démarrent de rien ou presque la plupart du temps, qui donnent tout, qui ne comptent pas leurs heures, qui ne peuvent pas vraiment se permettre une journée de maladie, qui ne gagnent rien quand ils partent en vacances, qui font face quoi qu’il en coûte que coûte, qui n’ont droit à aucun chômage, ceux qui sont tellement importants dans la vie de nos cités. Combien vont rester sur le carreau ? Quoiqu’il en coûte ? Vraiment ? La vérité c’est que chacun se débrouille pour sauver les meubles dans cet incendie alors que le pyromane ne sera jamais inquiété, et puis on oubliera. Car c’est ainsi, la vie est plus forte que tout.

On dansera et on oubliera. Il ne restera que la peine, la peine bien planquée au fond du cœur. En apparence, on oubliera. On ira prendre un verre, heureux de notre liberté retrouvée. Et l’on positivera, on aura même de l’empathie pour nos bourreaux. C’est, toutes proportions gardées, le syndrome de Stockholm, m’a dit ma voisine, qui a déjà oublié que lors du premier confinement, elle nettoyait les paquets de lessives et tous les emballages. On nous avait dit que le virus restait sur les surfaces environ 20 minutes, alors on y a cru, comme des cons, et maintenant, il vit combien de temps ? Il disparaît vraiment au bout d’un moment ? 80% des contaminations se font par les mains ? Qui est certain de ce chiffre ? Elle ne parle plus de tout ça ma voisine, comme si elle était lessivée par une machine à nettoyer la pensée. Elle ne sait plus sur quel pied danser. Avec l’énergie qui lui reste, du désespoir et du pinard, elle boycotte tout ce qui ne vient pas notre région, elle achète et consomme uniquement ce qui est produit ici, à deux pas de chez elle, le plus possible, sinon elle se dit que ce n’est pas vraiment utile. Elle ne boit plus que du Riesling et de la Meteor, elle ne commande rien si cela n’aide pas un acteur de l’économie locale, même si elle sait très bien que c’est largement insuffisant. Elle rêve d’un nouveau canapé. Ça use deux confinements… J’aimerais bien la voir de temps en temps, ma voisine, comme avant. Sur ces bonnes paroles, je vais me faire un café, solo. Et local ? Pas sûr ? On ne peut plus compter sur rien ! Sauf sur la vie qui, quoi qu’il en coûte que coûte, restera une folle farandole.