« C’était comme la récréation, on ne se rendait pas compte du danger »

C’est un fait peu connu. Haguenau n’a pas été libérée une fois, mais bien deux ! Entre décembre 1944 et mars 1945, les Haguenoviens ont vécu des semaines de pure survie. La Ville a donné la parole aux survivants, ceux qui sont encore là pour se souvenir, et nous transmettre ce que leurs yeux d’enfants comprenaient.

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C’est plus qu’un livre. C’est un testament. Celui de ces hommes et femmes à qui l’on donne la parole une dernière fois pour qu’ils nous racontent, nous transmettent. Petit à petit, les derniers témoins de la Deuxième Guerre mondiale disparaissent, et avec eux, ce sont un peu toutes les victimes du conflit qui tombent dans l’oubli. Haguenau, très attachée à sa mémoire, a lancé dans le cadre des 75 ans de la Libération, le projet d’un livre qui recueillerait des témoignages. Ces Haguenoviens qui étaient alors des enfants, ou de jeunes adultes, sont les derniers à avoir vécu l’atrocité de la guerre sur le sol français. 

« Se remémorer, ça permet de mesurer l’importance historique »

Pour Vincent Lehoux, adjoint en charge de la culture, « il y a eu un processus assez vertueux. Se remémorer les choses, ça permet aussi parfois de mesurer l’importance historique. Des avions dans le ciel, ça peut être un spectacle pour un enfant, une curiosité, alors que ce sont des avions de guerre. » Les récits, recueillis par le service des archives de la Ville (via Anne Martin et Suzanne Muller), ont été validés par l’historien Claude Muller, et écrits par le romancier Éric Genetet. « Cela nous donne quelque chose de pas trop froid, une photo sensorielle de ce que ces personnes ont vécu », juge Vincent Lehoux. «C’est une vue à hauteur d’enfants, mais aussi de ce qu’un enfant peut ou ne peut pas dire quand il est à la maison ou dehors.» Les Allemands, c’est les bons ou c’est les méchants ? Finalement, seul le contexte global peut le dire, mais quand vous êtes sous les bombes des uns puis des autres… 

Parmi les témoignages de ce livre, il y a celui d’Irène Trendel, née en 1934. En 1940, elle est une petite écolière, et quand l’alarme de l’école retentit, tout le monde sort et va se mettre à l’abri des bombardements : « Pour nous, c’était comme la récréation, on ne se rendait pas compte du danger. » Et c’est ainsi, au fil de 17 portraits, récits de souvenirs longtemps enfouis, que l’on se replonge dans un quotidien que peu de photographes ont pu immortaliser. L’arrivée des Jeeps, des militaires, les défilés… Ce sont des images connues. Communes. Mais pour s’imaginer à quoi pouvait ressembler une ville assiégée comme Haguenau, où les habitants fuyaient pour être remplacés par des tonnes de métaux sifflants, tombants, il n’y a que ceux qui ont vu qui peuvent raconter. Avec les failles du temps. 

Des habitants fiers et résilients 

Les trous de mémoire ont parfois remplacé certains trous béants qui balafraient les maisons. Suzanne Fenninger a 13 ans en 1945, et chez elle, le souvenir est encore vivace : « La maison était pleine d’objets ne nous appartenant pas que ma mère lavait et posait sur le rebord de la fenêtre où les gens venaient les récupérer. » Des petits détails, des choses qui paraissent anodines à première vue, mais qui dessinent un paysage meurtri, qui se reconstruit. « Tous les Allemands ne sont pas mauvais », lui glissera ainsi son père. Marie-Louise Trendel, n’a que 7 ans quand son père est enrôlé de force. Parti sans un dernier câlin. En 1945, après trois ans sans aucune nouvelle, il reviendra, avec l’uniforme français sur le dos. 

Ce livre, c’est aussi un message fort. Celui d’une Alsace qui rejetait cette Allemagne-là. Comme ces mères ou ces vieux défiants l’autorité des nazis, quitte à être passés à tabac. 

Et puis la fin de la guerre est enfin arrivée. En 1946, « je suis allé à l’école la première fois », raconte Jean-Pierre Kennel, un minot dont les premières années furent celle du plomb et des uniformes allemands. « J’ai commencé à apprendre le français, mais je devais bien connaître quelques mots comme ‘Vive la France’ ».   

La libération, puis l’opération ‘Nordwind’  

Après le débarquement de juin 1944, la France est progressivement libérée d’ouest en est. En Alsace, c’est fin novembre que l’armée américaine chasse les nazis. Mais pour l’Allemagne, pas question d’abandonner si facilement cette Alsace considérée comme part du territoire national. L’armée établit des positions, et se prépare à la contre-attaque. Les Américains entrent et libèrent Haguenau une première fois le 11 décembre 1944. Les nazis, pas loin, reprennent l’offensive dès début janvier, forçant l’US Army à se replier le 22 janvier. L’armée allemande, de l’autre côté de la Moder, pilonne comme jamais Haguenau alors que les chars américains reviennent début février. Après des combats terribles, maison par maison, Haguenau est définitivement libérée le 16 mars 1945. 958 personnes auront trouvé la mort dans ces incessants combats durant lesquels un obus tombait chaque minute sur la ville. 

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