Annabelle Kremer-Lecointre : La science exacte

Annabelle Kremer-Lecointre enseigne les Sciences de la Vie et de la Terre à Souffelweyersheim. Elle a publié Charles Darwin, une révolution en 2015 et Mission Antarctique, passions et métiers au cœur de la science en 2020 suite à son expérience de deux mois sur la base Dumont-D’Urville. Dans son nouvel ouvrage, Femmes de science, la scientifique est allée à la rencontre de 14 chercheuses d’hier et d’aujourd’hui. Émilie du Châtelet, Irène Joliot-Curie, Rosalind Franklin, Dian Fossey et d’autres. Il est question de leurs découvertes, mais aussi des luttes qu’elles ont menées depuis 1500 ans pour conquérir leurs droits et s’affranchir des préjugés de leur époque, car l’histoire des sciences déborde de noms masculins alors que des femmes ont brillé dans la diffusion et la construction des connaissances. Comme l’écrit Aurélie Jean, docteure en sciences qui signe la préface et détourne la phrase de Simone de Beauvoir, on ne naît pas scientifique, on le devient. Annabelle Kremer-Lecointre le sait mieux que personne.

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Avec ce livre, parler de ces femmes scientifiques, c’est une manière de réparer des injustices ?

Oui, c’est vrai, on parle surtout des génies de la science, des hommes, ça m’a toujours agacé. L’apport des femmes a souvent été effacé ou minimisé. 

Et les jeunes filles d’aujourd’hui n’ont pas de modèle féminin, par conséquent, elle s’engage moins dans cette voie ?

Exactement. Les modèles ne sont pas toujours accessibles. Bon, j’aurais pu parler de Marie Curie, mais je voulais mettre en lumière des femmes qui sont parties de rien du tout comme Jeanne Villepreux-Power, une autodidacte qui a inventé l’aquarium. Je voulais aussi montrer une diversité de parcours, de disciplines scientifiques, et entrer dans l’intimité de ses femmes. Je voulais qu’on apprenne à les connaître. Je voulais aussi traverser le temps. Pour bien comprendre leur contribution à la science, il faut connaître l’histoire des sciences de leur époque. J’aurais voulu parler de la géologue Marie Tharp, de l’astrophysicienne Jocelyn Bell, la zoologiste Marie Physalix, l’astronome Caroline Herschel… Bon, il faudra écrire d’autres tomes. Dans cet ouvrage, il est question de 14 femmes, d’Ada Lovelace (le premier programmateur est une femme), de Frédérique Pelsy une généticienne qui ne renonce à rien ou d’Hypatie, une philosophe et mathématicienne grecque. 

Vous avez imaginé des interviews et justement, à propos d’Hypatie qui est décédée en 415 à Alexandrie, vous lui posez la question suivante : “Pourtant n’est-il pas rare qu’une femme soit à ce point écoutée ?” Et vous lui faites répondre : “Vous avez raison, les hommes ne se préoccupent généralement pas de la vie des femmes.” L’idée des entretiens est magnifique, et la réponse à cette question résume très bien votre livre.

C’est vrai, il y a une part de subjectivité dans les entretiens. Je leur fais dire des choses qui sont importantes pour moi, mais c’est documenté et réaliste. Vu l’époque dans laquelle Hypatie a vécu, la ville dans laquelle elle a grandi, elle aurait très bien pu répondre cela. 

Vous lui posez même la question: “Vous sentez-vous menacée?” Quand on sait qu’elle a été assassinée, c’est drôle. J’imagine que vous vous êtes beaucoup amusée à écrire les interviews… Cette forme s’est imposée ?

Oui, car j’en ai réellement interrogé quatre, comme l’informaticienne Patricia Wils ou l’ethnomusicologue Sylvie Le Bomin et je souhaitais une cohérence dans le livre, pas seulement des portraits qui auraient pu être un petit peu froid. Même dans les propos de celles que j’ai réellement interviewées, j’ai fait des choix, j’ai reformulé pour que ce soit beaucoup plus compréhensible. 

Ce travail est aussi la suite de ce que vous faites avec vos élèves sur l’égalité homme femme ?

Oui et c’est important, car certains élèves, des filles comme des garçons, me disaient encore il n’y a pas longtemps « Pourquoi on parle de ça ? Il n’y a pas de problème aujourd’hui ». Il faut montrer des exemples, être très précis, argumenter avec des chiffres, même si parfois cela peut paraître choquant. Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. 

J’ai été particulièrement touché par la partie consacrée à Dian Fossey dont la vie a été racontée dans le film Gorille dans la brume. Un mot sur ce chapitre…

J’ai vu «Gorille dans la brume», mais je ne savais pas ce qu’il y avait de vrai dans ce film. Cette détermination que l’on retrouve chez toutes les femmes est présente chez Dian Fossey à un niveau exceptionnel. C’est une détermination féroce qui lui a coûté sa vie. J’ai été surprise de découvrir sa vie, j’ai lu son livre, des biographies et pour l’interview que j’ai écrite, certaines des réponses sont d’elle. C’est le cas aussi pour Émilie de Châtelet qui a beaucoup écrit, nous avons accès à sa correspondance. 

Qu’avez-vous envie de dire aux femmes, et aux hommes d’ailleurs, qui vont lire ce livre ? 

J’aimerais que ces portraits soient des exemples inspirants pour les jeunes femmes, montrer qu’avec de la détermination, quand on est passionné, on y arrive. Mais ce n’est pas gagné. J’espère que ce livre sera lu aussi par des hommes. Il est écrit par une féministe, pour moi c’est un engagement et je pense que les hommes ne doivent pas être exclus de cela. Dans cet ouvrage, on découvre les coups bas que les femmes ont subis. Ce n’est jamais gagné, la domination masculine, même en France, est encore assez ancrée, ici le patriarcat a été aboli, mais il ne faut pas s’endormir.

Depuis quelques années vous publiez de nombreux livres, c’est important pour vous ? Pourquoi ? 

C’est un peu le prolongement de ce que je fais avec mes élèves, la pédagogie me passionne, j’aime transmettre et l’écriture me permet d’aller plus loin. J’y vois aussi beaucoup de liberté et de souplesse. Si je fais le parallèle avec mon métier à temps plein, là il n’y a pas de programme à suivre ! J’ai encore des choses à dire, sur la manière dont la science fonctionne, sur certains refus, sur des stéréotypes, des préjugés. Je connaissais les travaux des femmes de ce livre, mais en découvrant leur vie je me suis évadée tout en continuant à apprendre et à me cultiver, ce qui est très important quand on fait mon métier. J’aime toujours autant enseigner, c’est toujours un plaisir de se lever le matin de voir mes élèves, mais j’aime aussi approfondir mes connaissances à travers l’écriture. Avant d’être partagée, l’écriture est aussi un moment à soi qui fait du bien.  

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